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La chronique de Piet Bull


Le monde du silence




“Si la parole est d'argent, le silence est d'or!” affirme mon maître quand, en rentrant de son travail, il enlève son pardessus et que sa femme veut lui raconter ses “malheurs” quotidiens. Le temps nécessaire pour énoncer ce proverbe est d'ailleurs égal à celui qu'il lui faut pour se précipiter vers le fauteuil placé face à la caisse qui parle (et où un tas de gens se présentent tour à tour à l'intérieur). Il faut croire que mes propriétaires veulent devenir très riches car - tout à leurs feuilletons et aux informations diffusées dans l'engin - ils ne dialoguent plus de toute la soirée sinon pour émettre quelques jugements lapidaires sur la qualité du spectacle présenté... appréciations auxquelles, inévitablement, l'autre répond par un “Chut!” retentissant.


Vers minuit, quand ma maîtresse va se coucher, mon plus fidèle ami se précipite vers une autre caisse (devant laquelle, horizontalement, se trouve une tablette sur laquelle on peut y voir un tas de lettres!), se couvre les deux oreilles, n'arrête pas de la regarder en agitant frénétiquement un truc qu'il appelle “une souris” (Mais, c'est pas une vraie! Mimi, mon amie qui vient me rendre parfois visite la nuit, m'a affirmé qu'un rongeur digne de ce nom ne se laisserait jamais triturer aussi longuement sans mordre la main qui l'agite.) et en tapotant de temps en temps sur les touches... jusqu'à trois heures du matin.


Pourtant - Je le reconnais! - il y a un petit intermède, au moment des “Feux de l'amour”, quand mon humain nourricier s'en va effectuer son “parcours vélocypédique”. Mais là aussi, avant de se mettre en selle, il s'enfonce deux bouchons dans les conduits auditifs qu'il relie par un fil à un petit boîtier. Sur la route, il sourit et semble aux anges malgré les coups de klaxons rageurs et les insultes que lui lancent les automobilistes quand il se déporte imprudemment pour dépasser un bus. Arrivé au café qu'il fréquente quotidiennement, il enlève l'un de ses bouchons, salue ses amis et commence parfois - Quand son boîtier n'émet pas une petite musique qui le force à s'interrompre et à sortir pour parler tout seul! - à discuter de son sujet favori: “L'ère fantastique de la com dans laquelle on vit”. (Il paraît que le mot “com” est l'abrégé de “communication”!) Selon lui, le monde est devenu un grand village où chacun peut se connaître et échanger ses idées sur tous les sujets: il parle de ses “contacts facebook au Québec”, de ses “vidéo-conférences avec son patron en Afrique”, de sa “liaison virtuelle de Thaïlande qu'il a rencontrée grâce à un chat”. C'est d'ailleurs assez vexant: comme si je ne suffisais pas pour lui permettre d'entamer la conversation avec toutes les jolies filles qui viennent me caresser, il lui a fallu recourir à un félin pour pouvoir tromper sa femme! Moi, je n'ai jamais remarqué aucun Québécois, ni aucune Siamoise (Même si, d'après ses dires, “elle est mignonne à croquer”, j'aimerais assez la rencontrer pour - Orgueil de pitt-bull oblige! - me la mettre sous la dent.) dans son entourage direct et, quant à son boss, je ne l'ai jamais vu non plus car lorsqu'il m'amène à son boulot - s'il veut dire quelque chose à ce dernier - il lui envoie (ce qu'il appelle) “un mail”... du rez-de-chaussée au troizième étage!


Dans ma logique de chien (Mais, je ne suis qu'un clebs!), je me dis que tout cela n'est pas très normal: dans une société mettant la communication au pinacle de ses valeurs, ne serait-il pas plus logique de dialoguer avec ses proches (Et je ne parle pas ici de ses camarades de beuverie dont, pour la plupart, l'intérêt des propos est inversément proportionnel au degré d'alcool qu'ils ont dans le sang!) avant d'aller rechercher des correspondants aux autres bouts du monde? Est-ce bien naturel de se servir “du chat et de la souris” pour “tomber en amour” (comme disent leanadiens francophones) avec une relation épistolaire que l'on n'a jamais vue, qui a peut-être quatre-vingt balais et/ou a peut-être “une tête de gorgone” (comme disait Zola)? Et ne pourrait-on pas - plutôt que de s'écrire d'un étage à l'autre - se lever, prendre l'ascenseur et aller parler de vive voix à la personne concernée?


J'en ai discuté avec Pupuce, le compagnon canin d'un érémiste (en Belgique, on dit “un minimexé”) du voisinage. Son maître à lui n'a pas de quoi s'acheter tous ces boîtiers, ces caisses et autres engins “modernes” qui font le quotidien du mien. Il part toute la journée pour chercher du travail mais son épouse reste à la maison pour s'occuper des cinq gosses, du ménage et de Pupuce... qui a droit, trois fois par jour, à de longues balades dans les parcs des environs. (C'est là que je l'ai rencontré, un jour où j'avais échappé à l'attention de mon plus fidèle compagnon!) Le soir, devant un plat de spaghetti, tout le monde discute, rit, raconte sa journée. Ensuite, après avoir aidé les enfants pour les devoirs, ils entament ensemble un  jeu de société ou se plongent chacun dans la lecture d'un ouvrage acheté “d'occase” chez un bouquiniste. Ils ne vont pas au spectacle (c'est trop cher!) mais ils invitent parfois d'autres personnes, de la même condition sociale, avec qui ils échangent des idées, des rêves pour le futur et parfois ils chantent en chœur. Pupuce est couvert de petites attentions et les gosses jouent avec lui. De temps à autres, ils prennent le bus et, dans l'attente de celui-ci, engagent la conversation avec d'autres usagers des transports en commun. Si un voisin est malade (Mon maître, si l'un de ses “correspondants” est souffrant, n'en sait rien car ce dernier “ne s'est pas connecté”!) ils vont lui rendre visite, lui proposent de faire ses emplettes, sa lessive. Oh, bien sûr! Ils vivent - selon les sociologues - “sous le niveau de pauvreté” mais ils “vivent” heureux... contrairement aux ménages - Produits de la “société de consommation”! - qui “sur-vivent” à un bonheur pour eux à jamais disparu. “Le bonheur, disait un philosophe, c'est avoir un toit, des amis et de quoi se nourrir... Rien de plus n'est nécessaire à celui-ci!” (Ce que Virgile résume par “O fortunatos nimium, sua si bona norint, Agricolas!” - “Trop heureux les hommes des champs s'ils connaissaient leur bonheur!”*) Car à force de trop avoir, de “vivre au-dessus” (c'est-à-dire “sur-vivre”) de la simplicité de l'existence, on perd de vue l'humain pour se métamorphoser en machine conditionnée pour réaliser un objectif  inatteignable, repoussé plus loin chaque jour... et on finit par en crever d'épuisement!


C'est ce que nous, les chiens, ne cessons d'aboyer... Mais la caravane du mondialisme passe sans nous entendre: leurs engins de “communication” les ont rendus non seulement sourds mais aussi autistes!


* On a beau être un cabot... ça n'empêche pas de feuilleter, en l'absence de ses maîtres, les pages roses du Petit Larousse!


Piet Bull



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