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Que peut faire un chien en son panier à moins qu'il ne songe  ? Couché dans le salon, j'en suis donc à rêvasser... Dans l'histoire de l'évolution, chaque espèce a son âge d'or. Chez nous, son souvenir se transmet de génération en génération, raconté par la mère dès notre plus jeune âge. Ces temps bénis remontent à l'époque où nous étions des loups, où nous n'étions pas encore domestiqués. “Domestiqués”, ce terme décrit bien la dépendance à laquelle nos pères se sont soumis pour assurer leur pitance. Je devine ces vastes pâturages où courent nos ancêtres, ces bois ombragés où ils se dissimulent. Heureux dans cette liberté vagabonde, ils sont unis et solidaires au sein de la meute. Les proies sont partagées, les petits protégés et les vieux respectés. Aucun membre de la fratrie n'est abandonné le long du chemin. Certes ! Il existe une hiérarchie et le chef de harde se réserve les plus beaux quartiers de viande... Et cependant, même les bas morceaux de la chèvre de Monsieur Seguin sont meilleurs que les reliefs de steaks piqués aux hormones, ou autre barbaque d'élevage intensif, que m'octroie, de temps en temps, mon maître pour varier ma ration quotidienne de “croquettes” aussi chimiques qu'industrielles.


Soudain, un bruit distrait mes pensées. Oh, non ! Ne voilà-t-il pas que, comme chaque soir, des personnages apparaissent dans la caisse magique, sise sur le buffet, et qu'ils se mettent à parler. Assis devant cette caisse bizarre, mon “plus fidèle ami” explique aujourd'hui à son épouse qu'il s'agit d'un débat entre “polis-p'tits-chiens” sur l'avenir des plus âgés. “Polis-p'tits-chiens” ? “Agés” ? Ai-je bien entendu ? Si oui, bien que je sois assez grand, cela peut me concerner ! Je dresse l'oreille. Mais il ne s'agit que de ce qui se passe chez les hommes et j'espère bien que le même traitement ne me sera pas bientôt appliqué car, quand leurs parents sont impotents, figurez-vous qu'ils les placent dans des asiles de vieillards (Qu'ils ont rebaptisés, impudent euphémisme, “Maisons de repos” !) pour ne plus devoir s'en occuper. Moi, qui ai consacré toute ma vie au bonheur de la famille qui m'accueille, cette façon oublieuse de l'amour reçu m'inquiète. Il est vrai que cela vaut peut-être mieux que le sort de mon voisin Chow-chow qui, pour avoir perdu la vue, a été emmené chez un “vétérinaire” d'où il n'est jamais revenu. Le praticien devait être, pourtant, un “bon vivant” (car il m'a semblé entendre parler “d'Epicure”) : il n'empêche que mon ami, lui, ne l'est plus. A moins que... Non ! Je n'ose y croire ! La médecine a “progressé” et, si les aiguilles à tricoter des “faiseuses d'anges” sont à ranger au rayon des horreurs du passé, il paraît que - même pour les humains - l'art de “guérir”, sous prétexte “d'abréger les souffrances”, a remplacé celles-ci, pour ôter la vie, par des seringues au dard plus esthétique. “Mourir dans la dignité” nomment-ils cela, comme si être gravement malade et passer de vie à trépas, selon le cours naturel du destin, était “indigne” ! Certains humains doivent être complètement dépravés pour inventer de telles expressions.


Il semble, à présent, que la discussion s'anime ! Un intervenant explique doctement qu'il sera bientôt impossible aux caciques locaux de rendre ce qu'ils ont emprunté aux plus faibles. Au travers de la controverse, je saisis que les dirigeants de l'espèce dominante ont imposé jadis, à tout un chacun, de leur remettre une part du fruit du labeur mensuel. Il ne s'agit pas d'un partage social, ni même de la “part du lion” (écots bien normaux dans toutes sociétés), mais d'une “épargne forcée” destinée à assurer la pitance du donateur lorsque les fatigues accumulées lui empêcheront toute activité. Au fil des mois, le butin s'amoncelle et, à un âge par avance déterminé, les gardiens le restituent, petit à petit, à son légitime propriétaire. Il s'agit donc là d'un contrat qui semble inaltérable et bien ancré. Las ! Selon les dires d'un protagoniste - qui déclare, sans honte aucune, “qu'il n'était pas prévu que tant de prestataires atteindraient le terme du remboursement !”* - tous les gouvernants ont “plongé dans la caisse” et ont dilapidé les fonds qui ne leur appartenaient pas. “Homo homini lupus !” (“L'homme est un loup pour l'homme”) affirmait Plaute. Nonobstant cette pensée très injurieuse pour mes ancêtres, adoptons ce langage et disons donc que ces malfrats comptaient sur ce que les louves produisent beaucoup de louvats afin de renflouer les fonds. Mais - et c'est Justice ! - leur plan a complètement “loupé” !


Les personnages s'agitent et chacun y va de sa petite “solution”: l'un propose de rallonger la période de “l'âge par avance déterminé”, sous prétexte que les gens sont désormais en meilleure santé et vivent plus vieux, “ce qui les empêche de mourir avant de pouvoir réclamer la restitution de ce qui leur est dû”; l'autre projette d'imposer une part plus importante aux “encore valides” ! En catimini, un troisième revient sur la possibilité de faciliter “l'euthanasie”. Tous parlent “d'austérité” !


Moi, ils me fatiguent tous ces petits rigolos qui, eux-même, n'ont rien d'austères (Petit Robert: “Qui se montre sévère pour soi, ne s'accorde aucun luxe ou plaisir”) : “Médecin, guéris-toi toi-même” (Luc, IV, 23) ! Je décroche de ces bla-bla et me rendors dans mon petit coin... Et je me cauchemarde gardien d'une caravane de moutons, des dragons de Komodo (... et incommodo) se sont glissés au milieu d'eux, certains même à leur tête, pour mieux les dévorer; j'aboie pour  alerter les ovins mais ils ne m'entendent pas, trop obnubilés à manger le foin jeté à leur portée. Peut-être, cette fois, la caravane ne passera-t-elle pas !


Piet Bull


* Véridique ! Entendu, lors d'un débat télévisé, dans la bouche d'un ancien Premier ministre français.






La chronique de Piet Bull : UNE HISTOIRE DE VIEUX OS